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Ben Salmane se retrouve en rupture avec un certain nombre de pays

2017-12-27, Dec 08:34


Ben Salmane se retrouve en rupture avec un certain nombre de pays

Interview | Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe

Interview | Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe La révolution d'en haut en Arabie saoudite et la possibilité d'une guerre Un décret d'Erdogan offre l'immunité pour violence politique À Riyad et à Téhéran, la Belgique envoie deux ambassadrices Le 6 décembre dernier, le président américain Donald Trump annonçait que les Etats-Unis allaient déménager leur ambassade de Tel Aviv à Jérusalem en Israël, reconnaissant ainsi la ville sainte comme capitale de l’État hébreu. La décision a suscité une véritable levée de boucliers dans le monde arabe et musulman. L’Arabie saoudite, puissance sunnite incontournable et berceau des deux principaux lieux saints de la religion musulmane (à La Mecque et à Médine), n’a quasi pas bronché. Est-ce parce que la cause palestinienne ne l’intéresse plus? Parce qu’elle a eu peur de froisser ses alliés américains et israéliens dont elle a besoin pour l’aider à endiguer l’Iran? Le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), devenu tout-puissant dans le royaume wahhabite, a-t-il un agenda caché? L’Echo a demandé à Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe, et ancien conseiller politique auprès des forces françaises en Afghanistan, de décrypter la politique étrangère saoudienne et les nouveaux rapports de forces dans la région. Si l’Arabie saoudite n’a réagi que très modérément à la décision du président Trump concernant Jérusalem, est-ce uniquement parce que sa priorité c’est l’Iran? Il y a de cela. L’Iran est la lubie de Mohammed ben Salmane. Le prince héritier s’inscrit totalement dans la ligne du discours que Donald Trump avait prononcé à Riyad en mai dernier et dans lequel il avait dit que l’objectif était d’engager une politique d’endiguement offensif à l’égard de l’Iran. Mais la décision américaine concernant Jérusalem convient surtout très bien à l’Arabie saoudite. Quelques jours avant l’annonce de Trump, MBS avait déjà proposé aux Palestiniens d’abandonner l’idée de faire de Jérusalem-Est leur capitale et de choisir plutôt la ville d’Abu Dis, située à la frontière entre Jérusalem et la Cisjordanie. Il faut savoir que MBS n’attend que le départ de Mahmoud Abbas. D’autres dirigeants arabes et musulmans estiment qu’Abbas a fait son temps. Mais, MBS n’a plus de ligne rouge. Il est le seul à appeler ouvertement à son remplacement. Qu’est-ce-qu’il reproche à Abbas? Abbas est vieux. C’est un responsable politique intransigeant. Et il est dans une opposition frontale avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Or, ce dernier a obtenu un blanc-seing des Etats-Unis, alliés des Saoudiens. D’un point de vue géopolitique, il y a une certaine convergence d’intérêts entre les mouvements orthodoxes et nationalistes au pouvoir en Israël et le jeune prince héritier, en ce qui concerne Abbas. En lâchant les Palestiniens, et en se rapprochant d’Israël, MBS ne joue-t-il pas avec le feu? En interne, il peut se permettre de jouer avec le feu à partir du moment où il a fait place nette et écarté du pouvoir les princes qui pouvaient s’opposer à sa politique. En externe, c’est vrai qu’il se retrouve en rupture avec un certain nombre de pays arabes et musulmans, en particulier la Turquie qui est arc-boutée sur l’idée de présenter un front uni dans le dossier palestinien. Mais cela faisait déjà quelque temps que les amitiés traditionnelles au sein du monde arabe avaient volé en éclat, notamment suite à la guerre au Yémen et à la crise du Golfe. Même l’Egypte, l’une des plus fidèles alliées de l’Arabie saoudite, se montre moins empressée auprès de Riyad. Les Égyptiens regardent de plus en plus du côté de Moscou. La Russie fait donc de l’ombre à l’Arabie saoudite? La visite que le président russe Vladimir Poutine a faite en égypte, en Syrie et en Turquie début décembre montre qu’il a de plus en plus d’influence dans la région. On voit bien qu’au Proche et au Moyen-Orient, on regarde plus vers Poutine que vers Trump. La Russie est devenue une alternative aux Etats-Unis et ses avoirs financiers lui permettent d’être en phase avec les besoins socio-économiques de ces pays. Gazprom, par exemple, a investi 15 milliards d’euros dans plusieurs projets pétroliers, notamment au Qatar. On voit aussi que 20% des actions de Rosneft, la deuxième compagnie russe d’extraction pétrolière, sont entre les mains des Qataris. L’Iran n’est donc pas le seul rival des Saoudiens… Non, d’autant qu’il faut aussi compter avec la Turquie. C’est d’ailleurs un cadeau inespéré que Ben Salmane vient de faire, bien involontairement, au président turc Recep Tayyip Erdogan en ne bougeant pas sur le statut de Jérusalem. Jusqu’à présent, l’Arabie saoudite apparaissait comme un acteur incontournable et incontestable du leadership arabo-musulman. Ici, on voit qu’Ankara est devenu de facto le grand défenseur des Palestiniens et de la mosquée d’Al Aqsa (la plus grande mosquée de Jérusalem, NDLR). La Turquie apparaît désormais comme l’élément le plus fédérateur dans la région. On se retrouve aujourd’hui dans une triangulation entre l’Iran, la Turquie et la Russie. On le voit bien, le processus d’Astana (les pourparlers de paix sur la Syrie, parrainés par Téhéran, Ankara et Moscou, NDLR) a pris le dessus sur le processus de Genève (parrainé par les Nations unies, NDLR). On ne peut pas dire que la guerre au Yémen soit un franc succès pour l’Arabie saoudite. Pourquoi un tel acharnement de MBS? Il pense que plus les Saoudiens tiendront tête aux Houthis et au Hezbollah libanais (soutenus par Téhéran, NDLR), plus ils apparaîtront en pointe face à l’Iran, et ce malgré l’enlisement et le caractère inhumain de ce conflit. C’est sans doute le Vietnam de l’Arabie saoudite. Mais le prince héritier saoudien a besoin de ce Vietnam pour montrer que c’est un homme de principes, qu’il va au bout des choses. Il a d’ailleurs écarté ceux qui, au cœur du système saoudien, remettaient en question cette politique étrangère. Et Washington le soutient. On l’a vu à la mi-décembre, lorsque l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, s’est sentie obligée de montrer ce qu’elle avait des "preuves irréfutables" de la vente de missiles de l’Iran aux Houthis. C’était comme en 2003, lorsque Colin Powell, alors secrétaire d’État américain, avait montré à l’ONU ce qu’il appelait des preuves que l’Irak fabriquait des armes de destruction massives. Pourquoi l’Arabie saoudite a-t-elle ainsi musclé le ton face à l’Iran ces dernières années? Est-ce uniquement dû au fait que Téhéran ait su tirer son épingle du jeu dans les guerres en Syrie et en Irak et que cela inquiète Riyad? Pas uniquement. Si l’Arabie saoudite fait tout cela, c’est aussi parce qu’elle est dans une situation économique un peu périlleuse suite à la chute des cours pétroliers. Or, l’Iran représente un danger économique pour l’Arabie saoudite. Sorti auréolé de l’accord nucléaire de juillet 2015, il avait demandé à ce que cet accord soit validé par des investissements de la part des autres pays signataires. Le marché iranien intéresse tout le monde, même les Etats-Unis. S’ajoute le fait que l’Iran ait voulu revenir à la table des négociations de l’Opep car il veut produire plus de pétrole, ce qui n’arrange pas les Saoudiens (qui craignent de voir baisser davantage les cours pétroliers, NDLR). D’où les rapprochements de l’Arabie saoudite avec la Russie pour imposer ensemble des quotas pétroliers… Oui, mais, dans le même temps, la Russie veut se rapprocher de l’Iran, y compris dans le domaine gazier. À eux seuls, l’Iran, la Russie et le Qatar possèdent près de 50% des réserves mondiales de gaz. Les Qataris et les Russes sont de plus en plus impliqués et imbriqués dans la région. Ce qui explique aussi les tensions entre l’Arabie saoudite et le Qatar. Jusqu’où cette crise ira-t-elle? Cette crise qatarie avait pour vocation quasi exclusive de rompre la relation économique entre le Qatar et l’Iran qui se partagent les principaux champs gaziers de la région. Mais elle ne va pas aller très loin. Elle est d’ailleurs déjà en train de se résorber. Au sein du Conseil de coopération du Golfe, tout le monde a envie que cette situation s’apaise. Comment s’inscrit la coalition anti-terroriste menée par l’Arabie saoudite dans tous ces jeux d’influence? L’Arabie saoudite a bien compris qu’elle n’allait pas sortir vainqueur de la crise en Syrie et qu’elle ne pouvait pas aller beaucoup plus loin dans son soutien à certains des groupes rebelles s’opposant au régime Assad. La donne a totalement changé avec l’implication russe en Syrie et les victoires engrangées par le régime syrien contre Daech. L’Arabie saoudite est alors devenue l’un des principaux soutiens de la lutte antiterroriste. On l’a vu soutenir financièrement la lutte contre des mouvements proches d’Al Qaïda – qu’elle avait elle-même créés d’une certaine façon –, et contre certains mouvements de prédicateurs qu’elle finançait depuis les années 90. Elle essaie d’éteindre les feux qu’elle a elle-même allumés. C’est une bonne chose, mais il faudra réfléchir un jour à l’antériorité des responsabilités. En plus, l’Arabie saoudite arrive un peu tard avec cette coalition. Les Turcs y avaient pensé avant, les Iraniens aussi, eux qui ont été des acteurs majeurs, aux côtés des Russes, contre Daech. Le fait que MBS appelle à un "islam du juste milieu" peut-il être interprété comme une manière pour l’Arabie saoudite de maintenir son statut de référence en matière religieuse tout en se modernisant? Ce que MBS dit est en contradiction avec la réalité et avec l’islam wahhabite. L’année dernière, son pays a encore dépensé près de 8 milliards de dollars en diplomatie religieuse et en soutien à des organisations culturelles ou de prédication. Je crois que l’Arabie saoudite est un peu jalouse des Emirats arabes unis qui ont lancé une contre-offensive intellectuelle en mettant en place un conseil des sages musulmans et en créant à Abu Dhabi des organisations comme la fondation Sawab (luttant contre le terrorisme et la propagande de Daech, NDLR) avec l’aide de fonds américains. www.lecho.be

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